Assister au levé du soleil sur les massifs montagneux, perdu sur les pentes neigeuses, au milieu de grande étendue sauvage, courir sur l'eau .encore une image de spot publicitaire mensongé, ça n'existe pas, pas ici sous nos latitudes ! Et bien si, là bas, en Cerdagne, sur un petit plateau dans les Pyrénées orientales, perché autour de 2000 m d'altitude, il s'est passé bien des choses surprenantes ce 20 janvier 2008.
7h30, le jour n'est pas encore levé, pourtant on y voit presque clair, dans la neige qui couvre le stade du lycée climatique de Font Romeu. Plus de 200 personnes rejoignent lentement la ligne de départ. Quand le départ est donné, sans doute peu d'entre nous mesure ce qui les attends. Les premiers km mettent de suite dans l'ambiance : malgré le crissement feutré de la neige à chaque foulée, il s'agit d'être attentif pour éviter les piégeuses plaques de glaces. Bon ça va il y a de la neige d'accord, mais elle est souvent dur et finalement on n'avance pas trop mal. Mais les premières cotes arrivent, la piste devient sentier monotrace, et parfois le sentier monotrace disparaît pour une navigation à vue, de rubalise en rubalise, directement à travers la prairie blanche. Et dans la neige non damée, la progression s'en trouve belle et bien ralentie, même une vingtaine de cm seulement.sans compter que de nouveaux pièges s'annoncent : l'alternance de neige dure qui supporte le poids du coureur et de mini ponts de neige accumulée sur la végétation, plus fragile, qui s'effondre sous la foulée et qui font parfois perdre l'équilibre. On commence à compter les points : une gamelle pour Antoine, deux pour David .Et très vite on perd les comptes ! Les objectifs sont revus à la baisse, si le terrain continue de la sorte, il va falloir s'économiser si l'on veut finir ! Le soleil commence à pointer et à rougir les sommets au loin, là bas, quelque part où passe la suite du parcours. Une nouvelle portion de piste damée nous emmène vers le sommet d'une piste.de ski. Et il faut descendre.
Ah oui, où ?
Ben là dans la pente, à peu de chose prêt, tout droit !
L'alternance de neige dur, et plus profonde est à l'origine de nombreuses acrobaties et on finit par vraiment perdre les comptes ! On retrouve une piste damé sur laquelle la progression est moins fatiguante. Ouf ça y est maintenant on va pouvoir avancer !
Mais c'est sans compter sur la surprise des chefs. Après le 1er ravitaillement, le sentier longe un lac. Le groupe de tête hésite, la rubalise ne suit pas le sentier. Là bas au milieu du lac gelé, une île. Et sur l'île de la rubalise. Sûrement une erreur. Mais on a beau scruter l'horizon, il faut se faire à l'idée, pas d'autre trace c'est là : on traverse le lac gelé en ligne droite. Voilà un nouveau milieu à apprivoiser, ce n'est pas tous les jours qu'on court sur une matière que l'on rencontre habituellement dans les verres de Pastis ! Chacun adapte sa technique : de la foulée hésitante au pas alternatif du skieur de fond, sans le ski bien sûr. Seuls les modèles montés sur « chaines » éviteront les contacts plus intimes avec la surface du lac !
Vient ensuite le premier passage aux Bouillouses et son ravitaillement. Et la technicité du parcours ne s'arrange pas, la pente se raidit, et le sentier devient monotrace ou « mono » tout court d'ailleurs car la trace se sera le peloton de tête qui la fera . On chatouille maintenant les pieds enneigés de M. Carlit, le sortant de son hibernation. « Qui sont ces impertinents petits êtres maladroits qui osent troubler la quiétude de mon jardin ? Sachez que cette visite se mérite ! ». Mais bien vite sa colère fait place à une franche rigolade en les observant, du haut de ses 3000m, progresser si difficilement et disparaissant tantôt dans les manteaux neigeux jusqu'à mi cuisses. Non, ce n'est pas une épreuve de natation, c'est bien un trail, même si il faut parfois brasser beaucoup de neige pour se sortir d'un mauvais pas ! Pour ceux qui s'évertueront à courir, beaucoup d'énergie sera dépensée pour un résultat souvent bien médiocre, on avance au moins aussi vite en marchant, en se fatiguant bien moins ! Alors autant s'économiser, quitte à avancer lentement, en douceur, comme en marchant sur des oeufs et apprécier le tableau que nous offre M. Carlit et ses voisins Péric, Pic de la Grave, ça vaut le détour.
Au bout de cette épreuve, la longue traversée du lac des Bouillouses.sur la glace. On s'y engage non sans hésitation : « ça va tenir ? ouh mais là il y a des flaques . » Et là, les plus attentifs ont pu entendre les éclats de M. Carlit, pleurant de rire, devant les figures acrobatiques qu'exécutaient certains. D'ailleurs les plus observateurs ont pu remarquer le lendemain encore, les larmes glacées sur ses versants ! Pour d'autre c'est sur les Bouillouses que quelques larmes ont coulées, après une mauvaise chute, ou à cause de la difficulté de l'épreuve .
Une fois sur la terre ferme à coté du barrage, on aurait pu croire que s'en était fini des passages techniques. C'est sans compter la visite au Lac d'Aude. Même si le meilleur grimpeur devait être récompensé, lors de cette montée l'idée tenter un chrono n'a pas du en effleurer beaucoup : du calme, on est loin d'avoir finit, ici il reste encore une vingtaine de km ! Vivement la descente ! Tout arrive pour qui sait attendre, et la descente, sillonnant entre les troncs d'arbres, raides, et glissantes sur l'herbe mouillée ou les plaques de neiges réclame une grande vigilance. La progression est à peine plus rapide qu'en montée, on aura eu tout le temps de l'apprécier cette descente tant attendue !
Ensuite vient la piste. Soulagement ? Non, pas vraiment, c'est sans doute la partie la moins attrayante du parcours, de longues lignes droites, parfois en faux plat ascendant, et qui n'en finissent pas. La neige gelée et les plaques de glace par endroit nécessitent toujours un minimum d'attention, même après plus de 4h de courses. Et il reste encore une dizaine de km. On regrette la variété du début de parcours, car là le paysage ne parviendra pas à faire oublier les cuisses lourdes et la fatigue. Il ne reste plus qu'à « débrancher le cérébral » et passer en mode économique jusqu'à l'arrivée. Une dernière piste de ski à remonter et l'on bascule vers l'ultime descente. Au loin on entend le micro et l'agitation du stade de Font Romeu. On revit là les mêmes sensations qu'à la descente d'un certain Roc Nantais .l'écurie est proche.
Le soir, le calme hivernal est retombé dans les jardins de M. Carlit. Du haut de ses 3000 m, il a été bien surpris en observant tous ceux qui ont passé la ligne d'arrivée, car sur le visage aux traits tirés, on pouvait lire beaucoup de satisfaction, malgré la fatigue et les épreuves de la journée. Il était même fort admiratif devant la ténacité de ces petits coureurs maladroits, qui se sont tant battus pour admirer ses jardins .Oh bien sûr il y a toujours, quelques éternels râleurs qui n'ont su apprécier ses tableaux. Ceux-là certainement qu'ils ne reviendront pas. Mais pour tous les autres, M. Carlit se dit que, l'année prochaine, peut être en récompense il leur offrira un spectacle encore plus beau.
Luc NEPPEL